La visite de Chavez à Londres à la mi-mai a donné l’occasion
d’approfondir notre compréhension de nombreux éléments
de la révolution vénézuelienne. Les principaux points
sur lesquels Chavez a insisté dans son discours dans le meeting
de solidarité à Camden Town Hall le 14 mai ont été particulièrement
instructifs.
Premièrement revenons sur des notions de base. Ce qui est en train
de se passer au Vénézuela est la première tentative
consciente de créer une société socialiste depuis
la révolution sandiniste au Nicaragua. C’est donc aussi
la première lutte offensive à un niveau étatique
depuis plus de 25 ans. Ceci est déjà considérable.
Après un quart de siècle, la classe ouvrière est
en train de mener une lutte directe pour obtenir le pouvoir d’Etat.
Qui plus est, la révolution vénézuelienne a la particularité d’être
la première prise du pouvoir étatique victorieuse par le
biais essentiellement d’une insurrection urbaine, depuis la révolution
russe de 1917 et ses suites immédiates.
Evidemment le moment décisif de l’insurrection urbaine au
Vénézuela a démarré de façon défensive,
par la défaite du coup d’Etat d’avril 2002, mais ce
n’est pas la forme qui est décisive. La question essentielle
est que plus d’un million de gens soient descendus dans la rue,
certains armés, contre la tentative de coup d’Etat militaire.
Grâce à cette insurrection, le haut de la hiérarchie
militaire qui soutenait le coup d’Etat a été isolée
et écrasée de façon décisive, et les soldats
de la base ont rejoint le camp de l’insurrection. Cela a eu deux
conséquences : d’une part, c’était l’occasion
unique pour la révolution vénézuelienne d’écraser
la réaction militaire, c’est-à-dire le coeur du pouvoir
d’Etat capitaliste, d’autre part un certain nombre de difficultés
sont apparues – des secteurs du pouvoir d’Etat hors de l’armée,
certains bidonvilles et quartiers ouvriers sont restés organisés,
voire contrôlés par des forces totalement hostiles à la
révolution. Ceci est aussi vrai pour une grande part des services
publics, de la police, des medias, des entreprises etc. Le processus
en cours depuis l’insurrection d’avril 2002 inclut par conséquent
l’extension du pouvoir révolutionnaire à des couches
de plus en plus larges de la société – notamment
dans le secteur pétrolier.
Que le coeur de la révolution vénézuelienne ait été une
insurrection urbaine la différencie des révolutions qui
après 1917 ont renversé le capitalisme.
La révolution chinoise, la révolution vietnamienne, les
révolutions cubaines et yougoslaves étaient toutes basées
sur une guerre de guerrilla rurale – souvent de type prolongé.
Elles ont combiné les tâches de la révolution démocratique
bourgeoise et des révolutions socialistes de façon spécifique
: les paysans ont mené une révolution démocratique
bourgeoise dans les campagnes qui a fait voler en éclats l’appareil
d’Etat bourgeois et permis la construction d’un pouvoir ouvrier
pour détruire le capitalisme dans les centres urbains. Si on tient
compte de cette origine, les acquis objectifs de ces révolutions
sont énormes : l’expulsion de l’impérialisme
hors de la Chine, l’unification de ce pays, la libération
des vietnamiens de la domination des impérialismes français
et américain, la défaite du fascisme en Yougoslavie, l’alphabétisation
de tous, la création de services sanitaires et d’aide sociale,
des avancées énormes dans la place des femmes.
Cependant le caractère extrêmement sous développé,
en particulier de la Chine et du Vietnam, au moment de la révolution,
et le caractère essentiellement militaire bureaucratisé des
organisations qui ont dirigé ces luttes etc, ont fait que ces
gains énormes n’ont pu être que partiels et que ces
partis n’ont pas pu fonctionner et se développer comme des
outils universels de libération du genre humain. Des préjugés
nationaux étroits furent maintenus ; la place des femmes, bien
que grandement améliorée, fut loin d’être adéquate
; des positions réactionnaires furent adoptées sur des
questions telles que les droits des homosexuels, etc. Ceci était
non seulement incorrect en soi mais de plus cela a limité l’attraction
qu’aurait pu avoir ces révolutions sur d’autres pays.
Le caractère urbain de la révolution vénézuelienne
est lié au fait que c’est une société qui
est dans un état de développement économiquement
plus avancé que ne l’étaient la Chine et le Vietnam
du temps de leurs révolutions. Cela signifie que dès le
départ la révolution a non seulement répondu aux
besoins économiques et sociaux fondamentaux du peuple vénézuelien
mais qu’elle est un instrument bien plus avancé pour la
libération universelle du genre humain. Dans son discours à Londres,
Chavez a longuement parlé de la place des femmes, de la lutte
contre le racisme tout en soulevant aussi des questions telles que les
droits des handicapés. Le maire de Caracas a érigé un
drapeau déclarant la ville « zone libérée
de l’homophobie ».
Il est aussi évident que la lutte au Vénézuela est
intrinsèquement, et consciemment, liée aux luttes internationales
qui ont lieu dans le monde.
Jusqu’à présent la transformation sociale du Vénézuela
a pu se dérouler tout en maintenant les droits démocratiques
(la principale menace pour ceux-ci viendrait d’une intervention
militaire extérieure, d’une guerre civile etc.). Le processus
en cours combine donc le progrès social et la démocratie,
ce qui est un modèle profondément attractif pour tous les
pays.
Ces caractéristiques permettent d’identifier clairement
la nature des forces qui dirigent la transformation sociale, la révolution
au Vénézuela. Il ne s’agit pas d’un processus
où on se retrouve dans la lutte contre l’impérialisme,
ou un pire ennemi, à côté de forces avec lesquelles
nous sommes en contradiction et avons des désaccords fondamentaux.
Ainsi en était-il de la nécessité absolue de se
battre du même côté que Staline contre l’invasion
nazie de l’Union Soviétique, ou de Khomeini contre le Shah
d’Iran. Le courant dirigeant le processus vénézuelien
est un courant politique avec lequel on s’identifie et auquel on
appartient.
Cela signifie-t-il que la victoire est certaine, ou qu’un tel
courant ne changera pas de nature en cas de défaites ? Pas le
moins du monde. La victoire n’est jamais certaine et la défaite
toujours possible. Cependant cela veut dire que sur la planète,
il y a maintenant deux endroits, et un même courant politique auquel
on appartient et on s’identifie –Cuba et le Vénézuela.
Le noyau insurrectionnel urbain du courant révolutionnaire vénézuelien
crée une dynamique qui en fait la force ayant le plus grand potentiel
pour lancer un appel aux populations des pays économiquement avancés à émerger
pour une période prolongée.
Toutes les conclusions politiques découlent de cela.
Le 17 mai 2006